Virgile Rendt

Manières d’écrire

Publié le 17 avr 2021 à 13:52

Je me classe plutôt dans la catégorie des auteurs laborieux. Je n’ai pas de difficulté particulière à écrire, mais disons que je ne vais pas très vite, j’aime bien passer du temps sur chaque phrase et surtout, je n’ai pas une façon linéaire de procéder. Je serais bien incapable, comme le faisaient Dumas ou Balzac, d’écrire un épisode de feuilleton par jour et d’obtenir à la fin un ensemble cohérent. Heureusement que les traitements de texte existent, car je n’aurais jamais réussi à écrire quoi que ce soit au temps de la plume et du papier !

En général, tout commence par une idée de situation ou de scène, qui est le plus souvent le climax de l’histoire : une confrontation entre deux personnages (par exemple entre Mikhaïl et Ivan dans la nouvelle russe, ou bien l’interrogatoire de police dans la nouvelle romaine), ou alors il peut s’agit d’une situation particulièrement tendue, ou intrigante, ou excitante (voire les trois à la fois : par exemple, la rencontre entre Alexandre et Jérôme à la fin de la première nouvelle). J’essaie ensuite de construire une histoire autour et de donner corps aux personnages.

C’est la partie la plus longue. J’aime bien vivre quelques semaines, voire quelques mois, avec mon histoire et mes personnages en tête. Je n’écris rien, hormis quelques bouts de phrases ou quelques idées, mais j’y pense tout le temps et petit à petit, le caractère des personnages s’affine, leur physique se précise, leur trajectoire prend forme, ils prennent de l’épaisseur et de la crédibilité, et puis des idées de développement me viennent. C’est aussi une période où je me documente, notamment en lisant des romans qui se passent à la même période ou au même endroit que mon histoire : ça me met dans l’ambiance.

Puis vient l’écriture proprement dite. En général, je commence par la fin. J’ai besoin de la « chute » pour savoir dans quelle direction je vais et ne pas trop m’égarer en chemin. Et puis c’est important, la fin. Ça doit être percutant. Je déteste ces romans où l’histoire se délite petit à petit pour se finir sans conclusion nette. Ensuite, je m’occupe du début. C’est très important aussi, le début. C’est une partie qui doit être soignée, pour capter l’attention, pour donner envie de continuer, pour installer une ambiance. Si c’est mal écrit, ou bien s’il ne s’est rien passé au bout de cinq pages et que l’on ne perçoit toujours pas d’enjeu, c’est mauvais signe. Enfin, il ne me reste plus qu’à remplir l’immense vide entre ce début et cette fin.

Le moins que l’on puisse dire est que c’est assez chaotique. J’écris les scènes dans l’ordre où elles me viennent et c’est rarement l’ordre chronologique. C’est comme un grand puzzle : j’ajoute plein de pièces petit à petit un peu partout, au début elles ne se connectent pas, puis à force d’en ajouter, les blocs grossissent et finissent par se connecter entre eux jusqu’à former une histoire complète et continue du début à la fin. C’est souvent là que des motifs apparaissent. Des détails qui se font écho entre les différents chapitres auxquels je n’avais pas pensé initialement et que je choisis d’accentuer et de mettre en valeur. Par exemple le jasmin du cardinal Benedetti dans la dernière nouvelle ou la cinéphilie du narrateur dans la quatrième nouvelle. Parfois, ces détails finissent carrément par passer à l’avant plan : cette cinéphilie du narrateur a finalement conditionné la forme entière de la nouvelle, un road movie dans les règles de l’art.

Il y a des choses plus discrètes, aussi. J’adore planquer des motifs dans le texte, en me disant que ça amusera ceux qui le verront et que pour les autres, tant pis, ce n’est pas bien grave ! Dans la première nouvelle, il y a tout un jeu autour du fait que la chambre du narrateur symbolise l’hétérosexualité et la chambre voisine l’homosexualité : les chambres sont disposés « en miroir », le narrateur est spectateur de ce qui se passe dans l’autre chambre pendant toute la nouvelle, il finit par penser la connaître parfaitement et quand enfin il en franchit la porte, il s’aperçoit que la disposition des meubles est « inattendue » et qu’il imaginait les choses « différemment ». Il y a aussi tout un jeu sur le hasard : le tirage à pile ou face bien sûr, mais aussi le hasard du destin qui l’amène inexorablement à cet endroit-là et à ce moment-là, le hasard des rencontres, jusqu’au hasard de la houle qui agite une bouée sur la plage, hasard dont le narrateur est prisonnier à ce stade de l’histoire tant il a perdu le contrôle des événements.

(Bien évidemment, je ne vais rien raconter ici des autres choses cachées dans cette nouvelle ou les suivantes !)

Vient enfin le polissage final. Comme il s’est souvent écoulé quelques mois entre l’écriture d’un chapitre donné et le suivant, l’ensemble ressemble un peu à la créature de Frankenstein : il y a des grosses coutures moches et visibles ! Il faut donc tout retravailler pour uniformiser le style. J’aime bien cette phase. C’est reposant et gratifiant à la fois. On sait qu’on est à deux doigts de la fin, on a l’objet presque achevé sous les yeux, on imagine déjà comment il va être reçu par les lecteurs… Ce genre de relecture ne peut se faire que sur papier (ou sur liseuse). Pour une raison mystérieuse, les problèmes de rythme des phrases me sont totalement invisibles sur écran, alors qu’ils me sautent au yeux sur le papier.

Il ne reste alors plus qu’à tout envoyer aux bêta-lecteurs.

Et vous, comment écrivez-vous ?