Virgile Rendt

Petit pédé (extrait)

Publié le 28 mar 2021 à 18:34

Un grincement métallique te réveille brusquement au milieu de la nuit. Tu sursautes. Comme beaucoup d’anxieux, tu as le sommeil léger. C’est que le danger peut survenir n’importe où et n’importe quand... Cette fois, ce n’est sans doute qu’un lit qui gémit sous le poids de son occupant qui se retourne. Tu soupires. Depuis des années, les délégués des élèves exigent de l’administration que les vieux sommiers en grillage métallique, bruyants et pas assez fermes, soient remplacés par des équivalents modernes à lattes de bois. On n’est plus au XXe siècle ! En vain. Il faut croire que les élèves de l’internat ne méritent pas de dormir bien.

Autour de toi, le dortoir est plongé dans la pénombre. Il y a bien une veilleuse au-dessus de la porte, c’est obligatoire pour indiquer la sortie en cas d’incendie, mais sa lumière empêchait tout le monde de dormir alors avec quelques potes, vous l’avez emmaillotée de vieux caleçons et elle n’émet plus qu’une faible lueur. Tout est calme. La respiration régulière de tes voisins te berce. Tu es sur le point de te rendormir. Soudain, ton attention est attirée par un bruit furtif. Comme le frottement de la peau contre les draps. Tu écoutes mieux. Oui, c’est cela : quelqu’un, quelque part, fait aller et venir sa main tout doucement, depuis quelques minutes. Un mec dans le dortoir est en train de s’astiquer la queue ! Tout à fait en alerte désormais, tu tends l’oreille pour identifier la provenance du bruit. Il y a six lits, trois placés en bataille contre l’un des murs du dortoir et trois autres placés pareillement contre le mur opposé. À l’origine, une armoire métallique était accolée à la tête de chaque lit mais en prenant possession des lieux en début d’année scolaire, vous les avez déplacées pour les aligner en une seule rangée au centre de la chambre, la séparant ainsi en deux pièces plus petites et plus intimes. Ton lit est celui au centre contre le mur de gauche quand on entre. Le son semble provenir de l’autre côté de la rangée d’armoires, ce n’est donc pas l’un de tes deux voisins immédiats qui se donne du plaisir ; d’ailleurs, si c’était le cas, tu distinguerais ses mouvements dans la pénombre. Il s’agit donc de quelqu’un qui occupe l’un des lits opposés : Dylan, Abdel ou Olivier.

L’idée que l’un de ces trois-là soit en train de se tripoter juste à côté de toi, sans se douter qu’il est espionné, te met dans un état d’excitation indescriptible. Les garçons te font fantasmer. Tu le sais depuis longtemps. Sans trop chercher, tu peux te remémorer au moins une bonne dizaine d’anecdotes et de tranches de vies, insignifiantes prises isolément, mais qui ensemble, tissent un motif cohérent : tu aimes les mecs. Par exemple, une fois, tu allais encore à l’école primaire, ton oncle était tombé gravement malade et il avait dû être hospitalisé plusieurs jours à la grande ville voisine. Sa femme avait pris une chambre d’hôtel proche de l’hôpital pour être à ses côtés et tes parents avait gentiment proposé de garder leur fille en leur absence. Il n’avait pas fallu longtemps pour que ta cousine et toi, laissés seuls un mercredi après-midi à la maison, ayez l’idée de jouer au docteur. « Bonjour, je suis la doctoresse, je vais vous examiner, déshabillez-vous s’il vous plaît monsieur ! » Hélas, elle fut aussi enchantée de découvrir ton pénis que toi déçu de constater qu’elle n’en avait pas. Tu l’avais alors plantée là, perdant tout intérêt pour le jeu, et tu étais retourné devant tes dessins animés à la télévision. Quelques années plus tard, tes parents s’étaient procuré à la bibliothèque du quartier un de ces livres d’éducation sexuelle pour les enfants, plein de schémas anatomiques et d’explications savantes sur la reproduction humaine. Ils avaient dû se dire que tu étais en âge d’attendre des réponses à ces questions. Tu avais emmené le livre dans ta chambre et tu l’avais feuilleté distraitement, affalé sur ton lit, ne lisant qu’en diagonale les barbantes explications médicales, jusqu’à tomber, interdit, sur l’encart central. Là, sur huit pages de papier glacé, s’étalaient des photos en couleur de couples nus. Les poses étaient bien sages, juste des hommes et des femmes déshabillés, souriants, se tenant par la main, ici allongés sur un lit, là debout au milieu d’un jardin verdoyant, toujours face à l’objectif. Tu te rappelles encore du trouble que tu avais ressenti devant les sexes poilus de tous ces hommes, ainsi que de ta déception quand il avait fallu ramener le livre à la bibliothèque après quelques semaines. Encore un peu plus tard, il y avait les cours de natation au collège. En Cinquième, une fois par mois, les profs d’EPS emmenaient toute la classe à la piscine municipale. Tes copains s’y passionnaient pour les poitrines naissantes des filles que l’on devinait derrière les maillots deux pièces, tandis que toi, tu n’avais d’yeux que pour la bosse que dessinaient les slips de bain des garçons. Et puis surtout, depuis que tu as l’âge de te branler, tu n’as pas le souvenir de l’avoir fait une seule fois en rêvant à autre chose qu’à des copains de classe – en particulier certains d’entre eux.

Pourquoi tous tes potes faisaient-ils semblant de s’intéresser au sexe opposé alors qu’il était évident que le corps masculin était plus attirant, voilà qui était pour toi une énigme. Pas seulement tes potes d’ailleurs, les films et les livres aussi ne parlaient que de l’attrait des hommes pour les femmes, enfin du moins, ceux auxquels on te laissait accéder. Une fois, tu avais essayé d’aborder le sujet avec un copain. Il s’était tellement foutu de ta gueule que tu avais pris la résolution de ne plus jamais en parler à personne. À chacun ses zones d’ombre, après tout. Tu te disais que les réponses viendraient en leur temps.

(Extrait de Zones d’ombre.)