Biographie

Je me souviens des émeutes de Stonewall, de ces homos et de ces drag queens qui un soir de juin 1969 se sont révoltés contre le harcèlement policier. Enfin, je ne me souviens pas réellement, puisque je n’étais né que depuis quelques heures, mais j’aime à penser qu’au moins quelques-uns de mes neurones ont conservé une trace de l’événement.

Je me souviens du jeu Des chiffres et des lettres à la télévision. À force de regarder Patrice Laffont tirer et annoncer les lettres, j’avais fini par connaître tout l’alphabet par cœur avant même d’entrer au CP.

Je me souviens du supermarché le samedi. Mes parents me laissaient à la librairie pendant qu’ils allaient faire les courses, je lisais un bouquin ou une bande dessinée assis par terre en les attendant et quand ils revenaient, je leur demandais de me l’acheter. Et le plus souvent, ils m’en achetaient un autre au prétexte que : « celui-là, ce n’est plus la peine, puisque tu l’as déjà lu ! »

Je me souviens de Carmen de Bizet, un vieux coffret de trois disques usés que j’écoutais en boucle. J’avais décidé qu’un jour j’écrirais un opéra, moi aussi. Quarante ans plus tard, ce n’est toujours pas fait, mais oh, hein, j’ai le temps. Assez ironiquement, si à l’époque je n’avais aucun problème pour écrire de la musique et bloquais plutôt sur l’écriture du livret, aujourd’hui, ça serait plutôt le contraire.

Je me souviens de l’infirmière chez qui je devais aller faire des piqûres plusieurs fois par semaine. Son fils me draguait, me parlait de sexe, de masturbation, se collait à moi, se débrouillait pour que je le surprenne « par hasard » en petite tenue… Hélas, je fantasmais plutôt sur son frère, qui lui me regardait à peine. Chaque pot a son couvercle, mais je ne peux pas m’empêcher de penser que la répartition des pots et des couvercles a été quelque peu bâclée.

Je me souviens de Mitterrand annonçant l’entrée en guerre de la France. Pour ma génération, la situation était inédite et personne ne savait à quoi s’attendre : des rumeurs disaient que la mobilisation générale serait décrétée, que l’aviation irakienne bombarderait le territoire national, que les jeunes seraient appelés à se battre au front, etc. En panique, j’ai pris ma plume le soir même et écrit au Ministère pour me déclarer objecteur de conscience.

Je me souviens de mon premier boulot. C’était la première fois que je voyais un traitement de texte et une imprimante laser. Je suis tombé instantanément amoureux des possibilités que ça ouvrait. Malheureusement, je n’étais pas payé pour jouer avec ce beau matériel, mais pour écrire du code informatique.

Je me souviens de la fin de ma carrière de compositeur. Je bossais sur une sorte de jeu vidéo, il fallait une musique d’ambiance, le chef de projet savait exactement le morceau qu’il voulait, mais on n’était pas assez riche pour en acheter les droits. Du coup, j’ai écrit un morceau dans le même style, je l’ai proposé et ça a plu. Je n’ai plus jamais écrit de musique. Je mets ça sur le compte de la lucidité.

Je me souviens des blogs. Tout le monde pouvait produire et diffuser du contenu, on pouvait faire entendre des points de vue originaux ou minoritaires sans le filtre éditorial des médias habituels, c’était la révolution ! Pour les minorités, visibles ou invisibles, ça a été un outil politique extraordinaire. Ayant tenu des blogs depuis 2003 sans discontinuer, j’imagine que je mérite le titre de dino-blogueur.

Je me souviens de mes premières publications : un recueil de témoignages sur l’homosexualité et un recueil de nouvelles de science-fiction. Les deux sont introuvables aujourd’hui et il faut s’en féliciter, le premier parce que les personnes ayant participé à l’époque renieraient probablement leurs dires aujourd’hui (on ne parle plus de son intimité aussi librement qu’il y a quinze ans) et le second parce que c’était objectivement assez mauvais.

Je me souviens du jour où j’ai reçu mon premier décompte de trimestres de la caisse de retraite. J’ai sorti ma calculatrice et calculé que si tout se passait bien, je pourrai arrêter de travailler en 2036. Je conserve le secret espoir d’une pandémie mondiale ou d’une météorite géante qui mettrait fin bien avant cette date à l’exploitation des travailleurs en général et à la mienne en particulier.

Je me souviendrai sûrement longtemps du jour où, après des mois de travail, l’ensemble de mes relecteurs m’ayant fait des retours positifs, j’ai enfin décidé de publier Zones d’ombre.